Le tour de la presqu’ile en nageant

Il n’aura fallu que 3h35 à Frédéric ROUSSEL pour boucler, le 18 juillet dernier, le tour de la presqu’île de Giens à la nage.

Cet adepte de la nage en eau libre de 54 ans, qui n’en est pas à son coup d’essai pour ce type de défi sportif, est arrivé à parcourir les 14,3 km de la presqu’île à la moyenne fort honorable de 4 km/h.

Au regard d'une telle performance, le tour de la presqu’ile ne serait-il finalement pas plus rapide à la nage qu’à pied ?

Ce qui pourrait n’être qu’une simple galéjade au pays de Pagnol, est en fait une question très sérieuse qu'ont certainement déjà dû se poser bon nombre de randonneurs confrontés aux mulitiples difficultés de ce fameux « sentier des douaniers » qui borde la presqu’île de Giens.

Difficultés physiques tout d’abord puisqu’il vous faudra compter avec les 400 mètres de dénivelé positif de cette superbe balade pédestre de 19 km.

Mais surtout difficultés techniques, liées essentiellement à la dangerosité et à l’interruption fréquente des différents tronçons de ce parcours.


Sentier littoral de la presqu'île de Giens

Prenons par exemple la portion qui relie l’hôpital Renée Sabran au port du Niel.

Depuis 2001, elle est fermée par mesure de sécurité.


Une portion du sentier s’est notamment effondrée au niveau de l’hôtel « Le Provençal » obligeant les randonneurs les plus téméraires à faire de la varappe et dissuadant tout simplement les autres d’aller plus loin.

 

De responsabilité métropolitaine, son entretien est pourtant confié, selon le site internet de MTPM, à une bridage verte dont les « patrouilleurs sillonnent 6 jours sur 7 le sentier pour en assurer la surveillance et l’entretien ».

Depuis près de vingt ans, ils n’ont visiblement pas sillonné souvent le sentier de ce côté-ci…

Ce défaut d’entretien ne fait, bien sur, pas que des malheureux puisqu’il permet aux clients de cet hôtel de luxe de profiter d’une superbe piscine d’eau de mer et d’une grande esplanade au bord de l’eau, propice au farniente, sans avoir à subir ce flot incessant de promeneurs qui pourraient bien risquer de troubler la quiétude des lieux.

Et pour être certains que les rares et intrépides randonneurs qui s’aventureraient jusque là ne soient pas tentés de s’y arrêter trop longtemps, prétextant malhonnêtement de reprendre leur souffle pour grappiller quelques instants volés de ce panorama idyllique, les vigilants plagistes de l’hôtel sont là pour veiller au grain et les inciter à reprendre illico presto leur marche dès qu’ils font mine de vouloir s’arrêter.


Piscine et esplanade de l'hôtel « Le Provençal »

Ce sont également eux qui ont pour ordre de placer les transats de l’hôtel au plus près du bord de l’esplanade ; rendant ainsi encore un peu plus difficile le cheminement des randonneurs jusqu’au sentier.

On ne peut pas vraiment dire que le propriétaire des lieux, Jean-Paul PIFFET, soit un défenseur inconditionnel du sentier des douaniers puisqu’il est également en contentieux depuis plusieurs années avec l’administration ; refusant de concéder une bande de terrain sur sa propriété afin d’élargir et sécuriser à certains endroits le vertigineux sentier littoral.

Certes, il est dans son bon droit puisque, tout comme l’hôpital Renée SABRAN, l’hôtel « Le Provençal » est construit bien avant la loi « littoral » du 3 janvier 1986 et n’est donc pas obligé d’accorder un passage du chemin côtier sur sa propriété, comme c’est le cas pour toutes les nouvelles constructions.

Mais jouissant de deux constructions sur le domaine public maritime et bénéficiant depuis des décennies d’une autorisation d’occupation temporaire (AOT) délivrée par la commune, l’administration n’aurait-elle pas pu conditionner le renouvellement de cet AOT à l’obtention d’une servitude de passage et la remise en état et l’entretien du sentier littoral situé sur sa propriété ?

Le fait que Jean-Paul PIFFET fasse partie du comité de soutien officiel du candidat Jean-Pierre GIRAN lors des dernières élections municipales pourrait-il expliquer aujourd’hui l’attitude plutôt bienveillante de l’administration à son égard ?

Ce sont des questions légitimes que les arbanais et tous les usagers du sentier littoral sont en droit de se poser...

Après la discontinuité du sentier littoral, la deuxième difficulté rencontrée par les promeneurs est sans doute la diminution des sentiers transversaux d’accès à la mer.

Les habitants de Giens connaissent parfaitement tous ces passages qui leur permettaient jusqu’alors de relier la route de la Madrague à la mer et qui se ferment peu à peu, au gré des constructions (légales ou illégales) le long de la côte.

Il est évident que ces chemins littoraux transversaux ne sont pas au goût de certains riverains qui voient passer quotidiennement l’été une foule de badauds désireux de profiter quelques instants d’un bien dont ils ont le privilège (octroyé ou usurpé selon le cas) de pouvoir jouir à l’année.

Mais comment pourrait-on le leur reprocher dans la mesure où l’administration elle-même est une nouvelle fois fautive : ces chemins transversaux, qui sont en fait des servitudes de passage, ne sont même pas répertoriés sur le site en ligne du cadastre, ni même dans le plan local d’urbanisme hyérois.

Dès lors, il suffit aux propriétaires, en mal de tranquillité, de commencer par mettre en place un portail, de le laisser dans un premier temps ouvert puis de le fermer et d’attendre ensuite patiemment les éventuelles réactions. S’il n’y en a pas, ils placent alors un brise-vue occultant et le tour est joué : le chemin traversier a disparu, ni vu, ni connu...




Servitude de passage 2.0 avec badge d'accès


Après tout, l’adage ne dit-il pas « pour vivre heureux, vivons cachés » ?

C’est comme cela par exemple que le chemin de l’ermitage, qui permettait de relier la plage du même nom, est devenu désormais une impasse ; la balade s’arrêtant net face à un grillage.

Toutes ces difficultés expliquent sans doute la dangerosité de ce sentier aux multiples accidents ; un randonneur y ayant encore trouvé la mort le 21 juin dernier. Du côté sud, ce sont des roches escarpées tandis que de l’autre c’est l’étroite route de la Madrague où les randonneurs sont obligés de cheminer parmi le trafic routier, faute d’accès à la mer.


Et lorsque le sentier s'interrompt, les promeneurs
sont parfois obligés de terminer leur balade les pieds dans l'eau

Dans son rapport du 28 mars 2019, l’inspecteur général de l’administration du développement durable, Jean-Marc BOYER, préconisait pourtant dans le cadre du Projet d’Opération Grand Site « Presqu’île de Giens et salins d’Hyères » de rouvrir le tronçon entre le port du Niel et l’hôpital Renée SABRAN, de réhabiliter les tronçons du sentier littoral et de pérenniser les accès transversaux à la mer par des emplacements réservés et de servitudes (Orientation 3 - Fiche action 9) .


Extrait du rapport sur le projet d'OGS « Presqu’île de Giens et salins d’Hyères »

Il est d’ailleurs intéressant de constater que le rapport de l’OGS préconise également de limiter l’urbanisation de la presqu’île sur laquelle on ne compte même plus le nombre de constructions illégales ou litigieuses (comme par exemple cette technique de division parcellaire dont usent et abusent certains propriétaires pour construire « toujours plus » sur « toujours moins »), de hangars à bateaux ou d’abris de jardin transformés en locations saisonnières, de terrasses privatives débordant sur le domaine public maritime qui condamnent toujours d'avantage le sentier des douaniers.

Dans le reportage de France 5 intitulé « sale temps pour la planète » diffusé le 14 juillet dernier, le maire d'Hyères les Palmiers, Jean-Pierre GIRAN, est interrogé par le journaliste sur les permis de construire délivrés sur la presqu’île.


Extrait de l'émission « sale temps pour la planète »
(intervention du maire : à 4'20’’ du début de la vidéo)

Il soutient mordicus « Pas par moi. Il ont peut-être été accordés précédemment mais je peux vous dire qu’il y a une vigilance absolue ».

Et le journaliste de démontrer ensuite dans le reportage que les plus récents permis ont pourtant « bien été délivrés par ses services ».

Malheureusement pour lui, la bonne vieille technique du « c’est pas moi, c’est lui » ne marche que lors d’un premier mandat… Après, il faut assumer !!!

Dans cette vidéo, on aperçoit d’ailleurs le commencement d’un chantier, dont l’autorisation de travaux a été délivrée le 17 juin 2021 par la commune, transformant l’ancien canier de Gustave le pêcheur, en un abri de jardin avec parking et clôture qui pourrait bien devenir bientôt, si on n’y prenait garde, une nouvelle location saisonnière en bordure de littoral.


Construction de l'abri de jardin


Borne de limite de propriété assez explicite

D’ailleurs, une fois l’abri de jardin installé, nous sommes curieux de savoir s’il restera encore suffisamment de place sur ce bout de terrain de la taille d'un mouchoir de poche, pour réaliser ce fameux jardin

Patrice RESCH, le président de « La Partègue », association de sauvegarde et de valorisation du patrimoine maritime de la presqu'île de Giens, conclut le reportage par ces mots : « On croyait être protégés car on est classé site inscrit, site classé, grand site, dans l’aire du parc national. On n’est pas plus protégés que les autres ».

L’OGS « Presqu’île de Giens et salins d’Hyères », c’est effectivement sur le papier un bel outil de restauration, de préservation et de mise en valeur de ce territoire remarquable, avec des moyens conséquents (près de 45 millions d’euros à court et moyen termes), à condition que ce soit bien un Grand Site pour Tous… et non pas seulement pour ceux qui, grâce à leurs moyens ou leurs réseaux, réussissent chaque jour un peu plus à privatiser le littoral.



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