Massacre à la tronçonneuse sur la Presqu'île de Giens

Un nouvel accident a bien failli endeuiller ces derniers jours la presqu'île de Giens.

Ce dimanche matin-là, survolant la Madrague, le gabian déchaîné, perdu dans ses rêveries, a en effet évité de justesse une collision frontale avec une grue installée à la pointe de l'Ermitage.

Une fois son souffle repris, le gabian opéra un virage sur l’aile afin de s'enquérir des raisons de l'installation de cet assommoir à volatiles.

Et là, baissant les yeux, un nouveau choc, bien plus violent, l'attendait.

Au pied de la grue, c'est un décor cauchemardesque, digne d'un mauvais remake du film « Massacre à la tronçonneuse », qui s'offrit alors à lui, bien éloigné du cadre enchanteur qu'il avait survolé tant de fois.


Où étaient donc passés tous ces arbres qui jouxtaient jusqu'alors le sentier littoral ?

Et pour quelles raisons deux énormes tractopelles, défonçaient-ils la colline au brise-roche en toute impunité depuis près de trois mois ?

Farfouillant comme à son habitude, le gabian finit tant bien que mal par dénicher le panneau d'affichage du permis de construire, placardé non pas depuis la voie publique (c'est pourtant l'adresse indiquée sur le panneau NDLR) mais au fin fond du chemin de l'Ermitage, dans une impasse bien à l'abri des regards indiscrets.


Panneau d'affichage du permis de construire
au fin fond du chemin de l'Ermitage

D'après le panneau d'affichage, ce permis de construire, délivré le 21 juillet 2020, ne prévoirait qu'une simple extension et la création d'une piscine ; passant de 319 m² (surface existante avant travaux) à 442,7 m², soit une augmentation relativement faible de la surface totale (28%).

Ce qui nous semble être un doux euphémisme au regard de l’étendue des travaux entrepris et des moyens mis en œuvre pour y parvenir (une grue, deux tractopelles, installation de deux préfabriqués destinés aux ouvriers,…). Car, selon nos propres estimations, ce sont près de 5000 tonnes de terre qui auront été extraites de la colline afin d’aplanir le terrain et de pouvoir y creuser les futures fondations.

L’extension prévue de 123,7 m² et la construction d’une piscine pourraient-elles expliquer à elles seules l’ampleur actuelle des travaux de terrassement ?

Pour en avoir le cœur net, nous nous sommes donc procurés ledit permis de construire, qui se veut lui-aussi parfaitement rassurant.

Il s'agirait tout simplement d'une « démolition partielle d'une maison existante », avec « reconstruction et extension en étage » et « création d'une piscine et de sa plage ».

En définitive, pas de quoi fouetter un chat...

Mais, en s’y intéressant d’un peu plus près, on constate que la maison d’origine avait en fait une surface de 254 m² (et non pas 319,5 m²), que l'augmentation de la superficie totale est donc de 43 % (et non pas 28%) et que le projet comprend également une surélévation d'un étage sur la partie située à l'ouest du bâtiment.


Extrait du permis de construire

Ce qui, vous en conviendrez, n’est pas exactement la même chose que ce qui était indiqué sur le panneau d'affichage...

Nous avons également relevé quelques autres pépites dans le permis de construire, consciencieusement noyées dans les 77 pages que compte le document.

Par exemple, ce projet ne nécessiterait qu’une seule coupe d’arbre (un chêne de 20 cm de diamètre), fort heureusement hors de la zone « Espaces Verts Protégés » (EVP) du terrain ; ce chêne étant remplacé non pas par un, mais par deux autres arbres : pas question en effet de lésiner sur la végétation…

Pourtant, lorsqu'on regarde sur le site « Google Earth » le terrain concerné, on a la désagréable impression que beaucoup plus d'arbres que prévu ont été coupés.

Vue « Google Earth » (avant travaux)
de la maison concernée par l'extension (flèche jaune)

Un peu plus loin dans le document, on peut également lire que l'Architecte des Bâtiments de France, sollicité pour donner son avis sur cette construction située dans un périmètre remarquable, avait bien souligné que « ce projet est de nature à altérer l'aspect de ce site classé ».

Mais, contre toute attente, il ne s’inquiétera pas des travaux d’excavation et de soutènement forcément nécessaires sur ce terrain accidenté du site classé de la pointe de l’Ermitage (atteignant 10 mètres de dénivelé et 40% de pente) et se contentera finalement de spécifier la couleur des enduits qui devront être appliqués sur les façades (pour les connaisseurs, la référence Muskat 12 de la palette de peinture CAPAROL) avant de donner un avis favorable.

En définitive, tout n'est qu'une question de priorités...


Avis de l'Architecte des Bâtiments de France (extrait)

Les services techniques de la Métropole ne formuleront quant à eux aucune réserve sur le projet et seul le service « Agriculture et Espaces Verts » de la commune d’Hyères les Palmiers évoquera, du bout des lèvres, l’Espace Vert Protégé et l’inscription du site dans le périmètre de l’Opération Grand Site de la « Presqu’île de Giens et Salins d’Hyères ».

Ce qui ne les empêchera pourtant pas d'émettre à leur tour un avis favorable.


Avis du service « Agriculture Espaces Verts » 

Bien évidemment, nous avons gardé le meilleur pour la fin car, dans la demande de permis de construire, il est précisé que la superficie totale de la piscine, de sa « plage » et de ses allées de circulation représenteront moins de 15% des Espaces Verts Protégés, ce qui est parfaitement conforme au Plan Local d'Urbanisme (PLU) hyérois qui tend à limiter ainsi la « minéralisation (cheminement piétonnier, piscines, terrasses, escaliers, allées, clôture…) » sur ces zones protégées.

Pourtant, lorsqu'on superpose la vue « Google Earth » avec la cartographie du PLU sur cette zone, on constate que presque tout le terrain situé à l'ouest de l'habitation (à droite sur la photo NDLR) est en Espace Vert Protégé.


Superposition de la vue « Google Earth »
et de l'Espace Vert Protégé du PLU
(les pointillés noirs matérialisent le sentier littoral)

Alors, afin de respecter globalement les 15% maximum de minéralisation, l'architecte en charge du dossier a donc pris pour son calcul la superficie totale des deux parcelles cadastrales HE28 et HE39  concernées (pour un total de 6718 m²).

Pourtant, il nous semble bien que si le calcul avait été réalisé sur chacune des deux parcelles et plus particulièrement sur la parcelle HE28 située à l'ouest de l'habitation et sur laquelle la piscine sera implantée, il aurait probablement été plus difficile (voire peut-être même impossible ?) d'obtenir le permis de construire car quasiment tout le versant Nord (côté mer) de cette parcelle est située en Espace Vert Protégé, comme on peut le voir sur la photo suivante.

Afin de préserver le cordon littoral d'Espaces Verts Protégés, il semblait donc logique, pour les béotiens que nous sommes, d'effectuer le calcul de minéralisation des EVP dans les conditions les plus protectrices possibles pour l'Environnement (à savoir un calcul sur chacune des parcelles) mais nous devons très certainement nous tromper puisque la mairie a elle-aussi utilisé le même calcul que l'architecte pour accorder le permis de construire.



Rendons à César ce qui lui appartient et saluons donc ici le travail remarquable de tous ces cabinets d’architecture qui, depuis l'instauration de la loi « littoral » du 3 janvier 1986 (qui interdit toute construction à moins de 100 mètres du rivage NDLR), sont passés maîtres dans l’art d'« optimiser » les rares terrains encore constructibles en bord de mer ; usant de véritables trésors d’ingéniosité et redoublant d'énergie, d’efforts et d'astuces afin de satisfaire toutes les exigences de leurs richissimes clients amoureux de la Nature et du littoral hyérois en particulier.

Ce permis de construire nous en offre encore ici une excellente démonstration…

Entendons-nous bien, jamais au grand jamais nous n'aurions osé insinuer que ce permis était illégal et le nouveau propriétaire aurait évidemment bien tort de se priver d'un droit à construire qu'on lui autorise.

Mais, puisqu’il a été accordé par la mairie après avoir reçu l'avis favorable de toutes les personnes publiques associées (l'Architecte des Bâtiments de France, la Direction Départementale des Territoires et de la Mer, la Métropole MTPM,…) alors qu’il est en plein cœur de l'Opération Grand Site, du Parc National de Port-Cros, d'une zone Natura 2000, et qu’il permet apparemment de doubler la surface de plancher de la maison d’origine pourtant située à moins de 100 mètres du littoral, nous préférons plutôt dire que ce permis est scandaleusement conforme au Plan Local d'Urbanisme hyérois !!!

Quant à la « vigilance absolue » sur les permis de construire soutenue mordicus par le maire d’Hyères les Palmiers dans l’émission de France 5 « Sale temps pour la planète » du 14 juillet dernier (lire à ce sujet notre article « le tour de la presqu’île en nageant »), nous vous laissons ici le soin d’apprécier son efficacité

Espérons maintenant une prise de conscience rapide et une réelle volonté de préserver le littoral hyérois, sans quoi la presqu’île de Giens risque fort de ressembler bientôt à la carrière du Revest...







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